S'il est vrai que la parole est le meilleur véhicule du conte, de même que c'est en marchant qu'on regarde le mieux un paysage, il est néanmoins utile, par désir ou par commodité, de prendre la voiture le train ou l'avion.

Le conte, pour se faire entendre, doit parfois lui aussi voyager au moyen d'encre et de papier. Voici qu'un carrosse nouveau lui est offert... le blog.
Puisse-t-il vous emporter dans son périple magique.



... Fille de la lune et de l'air,
La rosée est propice à l'herbe
Que les chevreuils...

ALCMAN (VII° siècle av? JC) traduction Marguerite Yourcenar.

mercredi 23 janvier 2013

OURANOS


Au commencement des temps, Chaos, seul dans l’univers, comme il n’avait rien d’autre à faire, pondit un œuf.
Quand l’œuf s’ouvrit, il en sortit Phanès, un dieu sans raison sociale bien définie. Peut-être était-il simplement cette entité sans fin, précieuse et vague, la Nature.
Phanès était androgyne ; il n’eut besoin de personne pour engendrer Nyx, la nuit. Regardant avec complaisance sa créature et las de s’amuser tout seul, il s’unit à elle et lui fit un enfant : Gaïa, la terre - mère à la large poitrine. Gaïa était belle et le monde inachevé ; Phanès épousa Gaïa et ensemble, ils conçurent les montagnes, Pontos l’abîme marin  et Ouranos le ciel étoilé.
Alors, venant d’on ne sait où car plus ancien encore que Chaos, dit-on, surgit Eros, le dieu puissant qui tantôt siffle comme un serpent, tantôt bêle comme un agneau ; il sait plier la volonté, briser la raison. Il a deux ailes, deux sexes et quatre têtes. Et ce n’est pas trop quand on y songe de quatre têtes pour gouverner deux sexes. Ce fabuleux Eros embrasa d’une passion violente l’un pour l’autre, Ouranos et Gaïa.
Si puissant était leur désir qu’à peine pouvaient-ils se détacher l’un de l’autre, le temps pour Gaïa d’accoucher d’une nombreuse progéniture.
D’abord les Titans : Océan aux profonds remous, Coios, Crios, Hypérion et Japet ; Théia, Rhéia, Thémis et Mnémosyne, Phoïbé la blonde et l’aimable Thétis ; enfin et surtout le sombre Cronos, le dieu aux pensers fourbes qui sitôt, détesta le puissant et prospère Ouranos. Ces Titans, si l’on met à part leur taille démesurée, étaient à peu près normaux.
Alors, vinrent les violents Cyclopes : Brontès le Tonnerre, Stéropès l’Eclair et le brutal Arghès qu’on surnomma l’Eclat. Encore plus vigoureux et adroits que leurs aînés, assez semblables à eux à cette différence près qu’ils n’avaient qu’un œil, situé toutefois par souci d’harmonie, au milieu de leur front.
Quand aux trois derniers, et c’est à cause d’eux que de nos jours encore on déconseille aux mères d’épouser leurs fils, encore plus grands, encore plus forts, les innommables Hécatonchires : les orgueilleux Cottos, Briarée et Gyès. Ils possédaient chacun cent mains et cinquante têtes attachées aux épaules. C’est vous dire la largeur des épaules !
Tant de mains et tant de têtes ! Qui de nous certains jours, ne souhaiterait en avoir au moins la moitié ? Bien qu’utiles, tous ces membres n’étaient guère élégants, c’est pourquoi Ouranos le raffiné détestait sa progéniture. Cette monstruosité l’horrifiait d’une part, mais aussi, ces enfants que Gaïa chérissait représentaient autant d’obstacles entre son épouse et lui. Alors, au fur et à mesure de leur venue au monde, , il les rejetait tout au fond du Tartare.
Toujours amante, toujours enceinte et jamais mère, Gaïa se désespérait. A la longue, elle finit par éprouver envers le furieux Ouranos qui la privait de ses enfants,  une aversion telle que s’unir à lui devint pénible. Elle ne pouvait toutefois se soustraire à l’ardeur dont Eros embrasait leur couple. Alors, comme vous ou moi ferions de l’herpès, elle se mit un jour à faire de l’acier. Et de cet acier dont elle était la source et que nerveusement, machinalement, elle manipulait, elle fabrique à son propre étonnement, une harpée, qui est une sorte de faucille.
Cet outil acéré lui donne une idée. Elle appelle ses enfants au fond du Tartare où ils étaient relégués, les exhortant à la vengeance. Seulement, tous craignaient leur terrible géniteur, aussi tous firent-ils la sourde oreille. Seul, le plus jeune des Titans, Cronos « aux pensers fourbes », le plus brave, sans doute le plus intelligent, celui qui spéculait sur l’avenir, Cronos bientôt, du moins le pensait-il, aussi puissant que son  père, Cronos lui répondit. Sans regret, sans remord, sans crainte d’infamie envers plus infâme que lui, il accepta d’être la main qui vengerait sa mère.
Gaïa réconfortée, lui expliqua son plan.
Précédant la Nuit, le grand Ouranos avide de sexe, allait venir vers elle et l’étreindre une fois encore. Alors, le moment venu, Cronos armé de la harpée aux pointes aiguisées, sortant d’un creux de rocher où il s’était embusqué, étendit le bras droit ; de la main gauche (et c’est pourquoi de longtemps la gauche restera présage funeste), saisissant les paternelles génitoires, il les faucha adroitement et sans attendre les réactions de sa victime, les jeta derrière lui au hasard et disparut.
On peut imaginer la douleur et la rage d’Ouranos, mais sans trop s’y attarder car étant dieu, il était immortel. Le devenir de ses organes est plus intéressant.
Les bourses divines étant par leur essence même sacrées, méritaient mieux que d’être abandonnées comme vulgaire charogne, livrées aux vautours qui, par parenthèse, n’existaient pas encore. Non, car douées d’une vitalité propre, le sang qui en jaillit éclaboussa la terre qui s’en imprégna et au fil du temps accoucha des puissantes Errynies, monstres ailés aux longs cheveux entremêlés de serpents. Au nombre de trois, aveugles, armées de fouets et de flambeaux, elles eurent pour fonction de poursuivre sans trêve et jusqu’au fond du Tartare, les criminels impunis. S’acharnant sur leurs victimes, les torturant avec raffinement, les mener jusqu’à la folie leur procurait des joies ineffables. Gardiennes de l’ordre, sombres et puissantes, on les nomma Alecto l’Implacable, Tisiphone la Vengeresse, Mégère l’Envieuse.
Et puis vinrent au monde les nymphes gracieuses et les géants qui luttèrent contre Zeus pour la souveraineté du monde.
Cette histoire horrifique prouve sans conteste que l’assouvissement du désir en lui seul ne provoque que violence et monstruosité. Eros à lui seul ne pouvait susciter un monde harmonieux. Par bonheur, les dépouilles d’Ouranos tombèrent à la mer et un peu de semence qui y était resté se mêla à l’écume des vagues ; de ce mélange naquit la belle, la tendre, la nécessaire Aphrodite.
Plus tard, bien plus tard, leurs sens apaisés, Ouranos et Gaïa réconciliés, devinrent les sages arbitres des litiges entre leurs nombreux enfants ; ils s’adonnèrent aux oracles. C’est ainsi que lorsque Zeus voulut s’unir à la titanide Métis, les grands-parents de la fiancée lui promirent une brillante descendance : une déesse, Athéna, qui égalerait Zeus en sagesse et un fils qui deviendrait roi des dieux et des hommes. Prudent, Zeus renoua avec une vieille tradition familiale et avala Métis avant même que ce dangereux fils fut conçu. Athéna en revanche, était déjà en route et c’est pourquoi à, l’issue d’une mémorable migraine, il lui fallut sortir toute armée de la tête de son père.




3 commentaires:

Gloria Godard a dit…

Merci pour cette belle généalogie Chaotique !!! Bises !

manouche a dit…

On ne sait toujours pas qui est arrivé le premier, Chaos ou l’œuf ?

almanachronique a dit…

Non, le débat reste ouvert