lundi 12 avril 2010

La Patte du Chat- Marcel Aymé (2)

Les petites avaient du mal à garder leur sérieux et, plusieurs fois, en rencontrant le regard de sa sœur, Marinette fit semblant de s’étrangler pour dissimuler qu’elle riait. Quand vint le moment d’aller se coucher, les parents mirent le nez à la fenêtre.
- Pour une belle nuit, dirent-ils, c’est une belle nuit. On n’a peut-être jamais vu tant d’étoiles au ciel. Demain, il fera bon d’aller sur les routes.
Mais le lendemain, le temps était gris et, de bonne heure, la pluie se mit à tomber. « Ce n’est rien, disaient les parents, ça ne peut pas durer. » Et ils firent mettre aux petites leur robe du dimanche et un ruban rose dans les cheveux. Mais il plut toute la matinée et l’après-midi jusqu’à la tombée du soir. Il avait bien fallu ôter les robes du dimanche et les rubans roses. Pourtant, les parents restaient de bonne humeur.
- Ce n’est que partie remise. La tante Mélina, vous irez la voir demain. Le temps commence à s’éclaircir. En plein mois de Mai, ce serait quand même bien étonnant s’il pleuvait trois jours d’affilée.
Ce soir-là, en faisant sa toilette, le chat passa encore la patte derrière son oreille et le lendemain fut jour de pluie. Pas plus que la veille, il ne pouvait être question d’envoyer les petites chez la tante Mélina.  Les parents commençaient à être de mauvaise humeur. A l’ennui de voir la punition retardée par le mauvais temps s’ajoutait celui de ne pas pouvoir travailler aux champs. Pour un rien, ils s’emportaient contre leurs filles et criaient qu’elles n’étaient bonnes qu’à casser des plats. « Une visite à la tante Mélina vous fera du bien, ajoutaient-ils. Au premier jour de beau temps, vous y filerez depuis le grand matin. » Dans un moment où leur colère tournait à l’exaspération, ils tombèrent sur le chat, l’un à coups de balai, l’autre à coups de sabot, en le traitant d’inutile et de fainéant.
- Oh !oh ! dit le chat, vous êtes plus méchants que je ne pensais. Vous m’avez battu sans raison, mais, parole de chat, vous vous en repentirez.
Sans cet incident, provoqué par les parents, le chat se fût bientôt lassé de faire pleuvoir, car il aimait à grimper aux arbres, à courir par les champs et par les bois, et il trouvait excessif de se condamner à ne plus sortir pour éviter à ses amies l’ennui d’une visite à la tante Mélina. Mais il gardait des coups de sabot et des coups de balai un souvenir si vif que les petites n’eurent plus besoin de le prier pour qu’il passât sa patte derrière son oreille. Il en faisait désormais une affaire personnelle. Pendant huit jours d’affilée, il plût sans arrêt, du matin au soir. Les parents, obligés de rester à la maison et voyant déjà leur récolte pourrir sur pied, ne décoléraient plus. Ils avaient oublié le plat de faïence et la visite à la tante Mélina, mais, peu à peu, ils se mirent à regarder le chat de travers. A chaque instant, ils tenaient à vois basse de longs conciliabules dont personne ne put deviner le secret .
Un matin, de bonne heure, on était au huitième jour de pluie, et les parents se préparaient à aller à la gare, malgré le mauvais temps, expédier des sacs de pommes de terre à la ville. En se levant, Delphine et Marinette les trouvèrent dans la cuisine occupés à coudre un sac. Sur la table, il y avait une grosse pierre qui pesait au moins trois livres. Aux questions que firent les petites, ils répondirent, avec un air un peu embarrassé, qu’il s’agissait d’un envoi à joindre aux sacs de pommes de terre. Là-dessus, le chat fit son entrée dans la cuisine et salua tout le monde poliment.
- Alphonse, lui dirent les parents, tu as un bon bol de lait frais qui t’attend près du fourneau.
 Je vous remercie, parents, vous êtes bien aimables, dit le chat, un peu surpris de ces bons procédés auxquels il n’était plus habitué.
Pendant qu’il buvait son bol de lait frais, les parents le saisirent chacun par deux pattes, le firent entrer dans le sac la tête la première et, après y avoir introduit la grosse pierre de trois livres, fermèrent l’ouverture avec une forte ficelle.
- Qu’est-ce qui vous prend ? criait le chat en se débattant à l’intérieur du sac. Vous perdez la tête, parents !
- Il nous prend, dirent les parents, qu’on ne veut plus d’un chat qui passe sa patte derrière son oreille tous les soirs. Assez de pluie comme ça. Puisque tu aimes tant l’eau, mon garçon, tu vas en avoir tout ton saoul. Dans cinq minutes, tu feras ta toilette au fond de la rivière.
Delphine et Marinette se mirent à crier qu’elles ne laisseraient pas jeter Alphonse à la rivière. Les parents criaient que rien ne saurait les empêcher de noyer une sale bête qui faisait pleuvoir. Alphonse miaulait et se démenait dans sa prison comme un furieux. Marinette l’embrassait à travers la toile du sac et Delphine suppliait à genoux qu’on laissât la vie à leur chat. « Non, non ! répondaient les parents avec des voix d’ogres, pas de pitié pour les mauvais chats ! » Soudain, ils s’avisèrent qu’il était presque huit heures et qu’ils allaient arriver en retard à la gare. En hâte, ils agrafèrent leurs pèlerines, relevèrent leurs capuchons et dirent aux petites avant de quitter la cuisine :
- On n’a plus le temps d’aller à la rivière maintenant. Ce sera pour midi à notre retour. D’ici là, ne vous avisez pas d’ouvrir le sac. Si jamais Alphonse n’était pas là à midi, vous partiriez aussitôt chez la tante Mélina pour six mois et peut-être pour la vie.
Les parents ne furent pas plutôt sur la route que Delphine et Marinette dénouèrent la ficelle du sac. Le chat passa la tête par l’ouverture et leur dit :
- Petites, j’ai toujours pensé que vous aviez des cœurs d’or. Mais je serais un bien triste chat si j’acceptais, pour me sauver, de vous voir passer six mois et peut-être plus chez la tante Mélina. A ce prix-là, j’aime cent fois mieux être jeté à la rivière.
- La tante Mélina n’est pas si méchante qu’on le dit et six mois seront vite passés.
Mais le chat ne voulut rien entendre et, pour bien marquer que sa résolution était prise, il rentra sa tête dans le sac. Pendant que Delphine essayait encore de le persuader, Marinette sortit dans la cour et alla demander conseil au canard qui barbotait sous la pluie, au milieu d’une flaque d’eau. C’était un canard avisé et qui avait beaucoup de sérieux. Pour mieux réfléchir, il cacha sa tête sous son aile.
- J’ai beau me creuser la cervelle, dit-il enfin, je ne vois pas le moyen de décider Alphonse à sortir de son sac. Je le connais, il est entêté. Si on le fait sortir de force, rien ne pourra l’empêcher de se présenter aux parents à leur retour. Sans compter que je lui donne entièrement raison. Pour ma part, je ne vivrais pas en paix avec ma conscience si vous étiez obligées, par ma faute, d’obéir à la tante Mélina.
- Et nous alors ? Si Alphonse est noyé, est-ce que notre conscience ne nous fera pas de reproches ?
-Bien sûr, dit le canard, bien sûr. Il faudrait trouver quelque chose qui arrange tout. Mais j’ai beau chercher, je ne vois vraiment rien.
Marinette eut l’idée de consulter les bêtes de la ferme et, pour ne pas perdre de temps, elle décida de faire entrer tout ce monde dans la cuisine. Le cheval, le chien, les bœufs, les vaches, le cochon, les volailles vinrent s’asseoir chacun à la place que lui désignait les petites. Le chat, qui se trouvait au milieu du cercle ainsi formé, consentit à sortir la tête du sac, et le canard, qui se tenait auprès de lui, prit la parole pour mettre les bêtes au courant de la situation. Quand il eut fini, chacun se mit à réfléchir en silence.
- Quelqu’un a-t-il une idée ?demanda le canard.
- Moi, répondit le cochon. Voilà. A midi, quand les parents rentreront, je leur parlerai. Je leur ferai honte d’avoir eu d’aussi mauvaises pensées. Je leur expliquerai que la vie des bêtes est sacrée et qu’ils commettraient un crime affreux en jetant Alphonse à la rivière. Ils me comprendront sûrement.
Le canard hocha la tête avec sympathie, mais n’eut pas l’air convaincu. Dans l’esprit des parents, le cochon était promis au saloir et ses raisons ne pouvaient pas être d’un grand poids.
-Quelqu’un d’autre a-t-il une idée ?
- Moi, dit le chien. Vous n’aurez qu’à me laisser faire. Quand les parents emporteront le sac, je leur mordrai les mollets jusqu’à ce qu’ils aient délivré le chat.
L’idée parut bonne, mais Delphine et Marinette quoique un peu tentées, ne voulaient pas laisser mordre les mollets de leurs parents ;
- D’ailleurs, fit observer une vache, le chien est trop obéissant pour oser s’en prendre aux parents ;
-C’est vrai, soupira le chien, je suis trop obéissant.
-Il y aurait une chose bien plus simple, dit un bœuf blanc. Alphonse n’a qu’à sortir du sac et on mettra une bûche de bois à sa place.
Les paroles du bœuf furent accueillies par une rumeur d’admiration, mais le chat secoua la tête :
-Impossible. Les parents s’apercevront que dans le sac rien ne bouge, rien ne parle ni ne respire et ils auront tôt fait de découvrir la vérité ;
Il fallut convenir qu’Alphonse avait raison. Les bêtes en furent un peu découragées. Dans le silence qui suivit, le cheval prit la parole. C’était un vieux cheval pelé, tremblant sur ses jambes, et que les parents n’utilisaient plus. Il était question de le vendre pour la boucherie chevaline.
-Je n’ai plus longtemps à vivre, dit-il. Tant qu’à finir mes jours, il vaut mieux que ce soit pour quelque chose d’utile. Alphonse est jeune. Alphonse a encore un bel avenir de chat. Il est donc bien naturel que je  prenne sa place dans le sac.
Tout le monde se montra très touché de la proposition du cheval. Alphonse était si ému qu’il sortit du sac et alla se frotter à ses jambes en faisant le gros dos.
-Tu es le meilleur des amis et la plus généreuse des bêtes, dit-il, au vieux cheval. Si j’ai la chance de n’être pas noyé aujourd’hui, je n’oublierai jamais le sacrifice que tu as voulu faire pour moi et c’est du fond du cœur que je te remercie .
Delphine et Marinette se mirent à renifler et le cochon, qui lui aussi, avait une très belle âme, éclata en sanglots. Le chat s’essuya les yeux avec sa patte et poursuivit :
-Malheureusement, ce que tu me proposes là est impossible, et je le regrette, car j’étais prêt à accepter une offre qui m’est faite de si bonne amitié. Mais je tiens juste dans la sac et il ne peut être question pour toi de prendre ma place. Ta tête n’entrerait même pas toute entière.
Il devint aussitôt évident pour les petites et pour toutes les bêtes que la substitution était impossible. A côté d’Alphonse le vieux cheval faisait figure de géant. Un coq, qui avait peu de manières, trouva le rapprochement comique et se permit d’en rire bruyamment.
-Silence ! lui dit le canard. Nous n’avons pas le cœur à rire et je croyais que vous l’aviez compris. Mais vous n’êtes qu’un galopin. Faites-nous donc le plaisir de prendre la porte
-Dites donc, vous, répliqua le coq, mêlez-vous de vos affaires ! Est-ce que je vous demande l’heure qu’il est ?
-Mon Dieu, qu’il est donc vulgaire, murmura le cochon.
-A la porte ! se mirent à crier toutes les bêtes. A la porte, le coq ! A la porte, le vulgaire ! A la porte !
Le coq, la crête très rouge, traversa la cuisine sous les huées et jura qu’il se vengerait. Comme la pluie tombait, il alla se réfugier dans la remise. Au bout de quelques minutes, Marinette y vint à son tour et, avec beaucoup de soin, choisit une bûche dans la pile de bois.
-Je pourrais peut-être t’aider à trouver ce que tu cherches, proposa le coq d’une voix aimable.
-Oh ! non. Je cherche une bûche qui ait une forme… enfin, une forme.
-Une forme de chat, quoi. Mais comme le disait Alphonse, les parents verront bien que la bûche ne bouge pas.(...)



1 commentaire:

manouche a dit…

en survol cette brillante discussion ressemble aux palabres syndicats-patronat à propos d'un licenciement...

Rimes à rien...

Que deviendra Arsinoë la Belle quand le sort l'enverra loin de son élément? Son avenir sera celui de la lentille qui se veut papillon...